Les batailles du vent
Les éoliennes devraient être dix fois plus nombreuses
en 2015 qu'aujourd'hui. Les mairies se réjouissent du pactole,
mais les habitants s'alarment des nuisances. Et les écologistes
commencent à douter
Au coeur de la campagne, le village d'Ally, en Haute-Loire, est ceinturé
par une série d'éoliennes postées sur les crêtes
de la bourgade. Les riverains se plaignent des nuisances sonores de
ces géants blancs, mais le maire défend ce projet avec
force. BRUNO GAUTIER/KR IMAGES POUR " LE MONDE "
L'air froid semble craquer, le ciel est bleu d'azur. Sur la colline
en face de la ferme, les éoliennes blanches se découpent
nettement. Elles grignotent le silence de cette campagne de Haute-Loire,
et on entend le ronronnement régulier des pales qui tournent
avec aisance.
Dans le bureau de sa ferme, Yves Bagès parle des 26 engins
qui sont arrivés à Ally en 2005 et qui, depuis, divisent
le village. " Je n'étais pas opposant de principe, dit-il,
j'ai même signé pour que la propriétaire d'un
terrain que j'exploite puisse en avoir une. Mais le projet s'est fait
en courant, les gens n'ont pas eu le temps de réfléchir.
On nous a fait miroiter la taxe professionnelle, mais on ne nous a
jamais dit qu'il y aurait des nuisances. "
Les nuisances, c'est le bruit, dans des lieux où l'on est habitué
au moteur des tracteurs, aux meuglements des vaches, au chant des
oiseaux et aux craquements multiples de la campagne comme au silence
de la nuit. " Il y a des jours où ça attaque le
moral, où ça vous donne le bourdon. Je ne sais pas comment
vous dire, c'est un bruit continu qui vous prend la tête - il
y a du bruit tous les jours, sur le tracteur, mais là, c'est
pas pareil, c'est tout le temps. Avant, c'était calme, je pensais
me retirer ici, mais je ne sais plus si je vais le faire, je suis
découragé ", poursuit-il.
La maire d'Ally, Marie-Paule Olagnol, défend fermement la série
d'éoliennes qui, postées sur les crêtes, ceinturent
maintenant le village. " Le bilan positif est incontestable :
les éoliennes ont doublé le nombre de visiteurs de notre
ancienne mine d'étain et de nos anciens moulins à vent,
même si nous sommes bien conscients que ça ne va pas
durer, avec la multiplication des sites en France. "
Au-dessus de la ferme d'Yves Bagès, un autre agriculteur, Paul
Marchet, se plaint aussi du bruit : " Tout va pour le tourisme,
et nous, les péquenots, on s'en fiche. " La maire répond
: " On habite sous une éolienne, on les entend, mais bon...
Ça ne casse pas les oreilles. " Et d'enchaîner :
" Le village a perçu la taxe professionnelle dès
la première année, avec la taxe sur le foncier bâti,
cela fait 200 000 euros. " Une somme qui compense les désagréments
- et l'impact sur le paysage, si difficile à apprécier.
" On ne peut pas dire que ça n'abîme pas le paysage,
dit Yves Bagès, en montrant comment les éoliennes encadrent
la vue sur le puy de Dôme. Les gens disent "C'est beau,
les éoliennes". Je leur dis : "Si vous voyiez ça
trois cent soixante-cinq jours par an, vous ne le trouveriez pas beau".
"
La zizanie règne à Ally, et le cas n'est pas unique.
Dans toute la France rurale, du Nord à la Normandie, de la
Bretagne au Massif central, de la vallée du Rhône au
Tarn, la polémique agite les villages, dont bien peu acceptent
sans broncher les aérogénérateurs. Deux éoliennes
ont même été incendiées dans la nuit du
17 au 18 novembre 2006 à Roquetaillade, dans l'Aude. Le sabotage
n'a pas été revendiqué.
C'est que les éoliennes, qui commencent à parsemer le
paysage, s'annoncent par milliers : le gouvernement a fixé
un objectif en juin, dans sa programmation pluriannuelle des investissements
de production électrique, d'une puissance éolienne de
13 GW (gigawatts) en France en 2015, soit environ 7 000 aérogénérateurs
: dix fois plus qu'aujourd'hui. Si ce plan parvient à son terme,
des milliers de machines de plus de 100 mètres de haut transformeront
les campagnes. Rares sont les communes qui n'ont pas été
démarchées par des opérateurs pressés
d'installer leurs modernes moulins à vent.
C'est que l'Etat, à la suite de nos voisins européens,
a fixé en 2001, et confirmé en 2006, un tarif de rachat
de l'électricité éolienne avantageux : 8,4 centimes
le kilowattheure (kwh), contre un prix du marché de 5 centimes,
le nucléaire revenant à 3,5 centimes. Il y a là
une marge intéressante pour les entreprises qui sauront l'exploiter.
" Le système de prix crée un pactole, dit Pierre
Wirth, président du Comité des parcs et jardins de France.
Comme les industriels ont du mal à les installer à cause
de la résistance des populations, ils cherchent des communes
pauvres où les maires sont plus faciles à convaincre.
"
L'implantation des éoliennes s'accompagne en effet de la location
des terrains (environ 2 000 euros pour chacune) et du versement de
taxes aux communes (de l'ordre de 10 000 euros par éolienne)
bien utiles dans des terroirs qui se sentent abandonnés.
Il faut aller dans le Gard, non loin d'Uzès, pour rencontrer
l'une des âmes de la révolte, le président de
Vent de colère, Alain Bruguier. " En 2003, il y avait
en France 23 associations de protestation. Aujourd'hui, nous en sommes
à 350. Et ça arrive toutes les semaines - tenez, vendredi,
celle-ci, l'association Don Quichotte, dans l'Eure. "
Alain Bruguier, lui, ressemble plutôt à Sancho Pança
: rond, les traits marqués, il parle avec un débit soutenu,
et saute d'une idée à l'autre. " J'étais
agent technique aux Télécoms - mon père était
agriculteur, je n'ai pas fait d'études, j'ai progressé
par les concours. J'ai longtemps été président
du club de football du lycée de Bagnols-sur-Cèze, et
puis de l'association des parents d'élèves, la PEEP,
dont je suis devenu président départemental, puis régional.
"
A la retraite, en 2000, à 55 ans, il a commencé à
restaurer une vieille maison qui lui venait de son grand-père,
avant que les éoliennes ne surgissent dans sa vie, jusqu'à
l'accaparer totalement.
" En 2002 nous est arrivé un projet à Saint-Laurent-la-Vernède,
dans le Gard. A cette époque, je ne savais pas du tout ce qu'était
l'éolien. Peu à peu, je suis devenu soupçonneux
: au début, c'était présenté comme une
alternative au nucléaire, puis comme un complément au
nucléaire. On a été voir dans l'Aude, le Tarn,
l'Aveyron, pour se faire une opinion. Ce qui nous a frappés,
c'est le gigantisme des installations et la nuisance sonore. On a
pu faire annuler le projet. "
Depuis, élu président de Vent de colère en 2003,
il parcourt les routes dans sa Peugeot usée, égrenant
deux ou trois réunions par semaine dans les villages. "
Nous avons quatre arguments contre les éoliennes : c'est un
non-sens économique ; le surcoût est imputé au
consommateur résidentiel ; cela détruit les paysages
; cela crée des nuisances et dévalorise le prix des
terrains. Si l'on veut faire des efforts sur l'effet de serre, ce
n'est pas par l'électricité qu'il faut commencer, mais
par le transport, qui est le premier secteur émetteur de gaz
à effet de serre en France. "
Accusé d'être un nucléariste caché, il
répond : " Nous disons qu'il faut des économies
d'énergie et des énergies renouvelables - le bois, la
géothermie, la biomasse -, et limiter la part du nucléaire.
Le chauffage électrique des maisons est un non-sens. La France
a la plus grande forêt d'Europe, dont l'exploitation raisonnée
serait plus utile que les éoliennes. "
Si Alain Bruguier a une bête noire, c'est André Antolini,
le président du Syndicat des énergies renouvelables
(SER). Qui le lui rend bien : " Mes adversaires ? Vent de colère
! " Affable, le président reçoit au Club Saint
James, un agréable club-hôtel dans le XVIe arrondissement
de Paris. " J'ai travaillé dans l'immobilier pendant trente
ans, et j'ai présidé la Fédération des
promoteurs-constructeurs de 1989 à 1996. Le groupe où
je travaillais était en crise, j'ai regardé ailleurs,
et un ami m'a invité à diriger sa société
d'éoliennes. Quand je suis arrivé au SER, il n'y avait
que 7 adhérents. Maintenant, nous sommes 252. On est sorti
du folklore dans lequel nous maintenaient avec condescendance les
pouvoirs publics. " Et de raconter comment il a accompagné
la difficile conversion des pouvoirs publics à l'éolien.
Pour l'ancien promoteur immobilier, " la seule vraie problématique
concerne le paysage : il faut la traiter en amont, de façon
soigneuse. Mais nous avons une vision globale du paysage, pas statique
ou conservatrice. Projetez-vous dans une vision dynamique du paysage
: peut-être vos enfants trouveront-ils ça très
beau. " Il met en avant la politique énergétique
: " L'enjeu est la diversification : il ne faut pas mettre tous
les oeufs dans le même panier. Le SER est favorable à
une place importante du nucléaire dans le mix énergétique.
Il ne faut pas opposer énergies nucléaire et éolienne,
qui sont cousines. Areva, le fabricant de centrales nucléaires,
l'a bien compris, il a pris une participation dans le fabricant d'éoliennes
REpower. Et, par ailleurs, il faut avoir une énergie autonome
à l'abri des prix du fossile. Nous garantissons un prix stable
pendant quinze ans. "
Le problème est de savoir si la solution est suffisamment efficace
pour réorienter une politique énergétique marquée
par le poids du nucléaire. Pour assurer 1 % de la consommation
électrique française, qui est de 482 TWh, il faut environ
1 000 éoliennes de 2 MW ; pour 5 %, 5 000. Le jeu en vaut-il
la chandelle ?
Les éoliennes se traduisent, outre l'impact sur le paysage,
par le déboisement de parcelles et la création de voies,
larges de 6 mètres, souvent dans des espaces sauvages : "
Le Massif central avait les coins les plus protégés,
notamment sur les sommets, dit Alain Zaugg, infirmier et président
du Collectif du Truc de l'homme, en Lozère. On est en train
de foutre en l'air ces derniers coins reculés. "
Ces constructions pourraient aussi avoir un effet négatif sur
le tourisme : " Il ne faut pas oublier que la France est le premier
pays touristique au monde, dit Alain Combes, agriculteur et président
de Vent de respect, en Ardèche. Les gens ne viennent pas ici
seulement pour le camembert et les jolies filles. "
Les écologistes commencent d'ailleurs à douter : pour
Jacky Bonnemains, de l'association Robin des bois, " l'industrie
éolienne suit les mêmes tendances au gigantisme, à
la corruption et au baratin que d'autres sources d'énergie.
Etre pour l'éolien, c'est du politiquement correct ".
Nicolas Hulot est sorti de ce politiquement correct sur RMC le 8 novembre
: " Il faut cesser de miter le paysage avec les éoliennes.
Evidemment que je suis pour les éoliennes, mais pas comme on
le fait actuellement. On vient dire aux maires : ça va être
pour vous une rente, et c'est le seul motif de décision. "
Les financiers et les industriels qui ont investi le secteur ont évidemment
une autre approche. Olivier Duguet, par exemple, PDG de La Française
d'éoliennes. Il était gérant d'un fonds d'investissement
dans les années 1990, avant de s'y intéresser et de
créer son entreprise.
" Sur un siècle, les fossiles vont renchérir, dit-il.
Avec le CO2 et l'augmentation des prix du pétrole, il y a un
avantage énorme à être dans les énergies
renouvelables. Vous pouvez voir venir le déluge : dans quinze
ans, quand il n'y aura plus de tarif de rachat, l'investissement aura
été amorti, la matière première restera
gratuite, le prix sera très faible. "
Le problème, bien sûr, c'est d'éviter le déluge.
Autrement dit, d'avoir une politique énergétique vraiment
différente. " Si on ne fait pas des économies d'énergie,
les éoliennes ne présentent pas d'intérêt,
dit Jean-Louis Bal, directeur des énergies renouvelables à
l'Ademe (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie).
C'est malheureusement un peu ce qui se passe. "
Non seulement la consommation électrique française ne
diminue pas, mais, selon RTE (Réseau de transport d'électricité),
elle continue de croître. Selon une projection du ministère
de l'industrie, la demande énergétique pour l'électricité
augmentera de 1,5 % par an sur la période 2000-2030 - alors
que la croissance globale de la demande énergétique
française ne sera, elle, que de 0,9 % sur cette même
période.
Le secteur électrique devrait même mettre en service
des centrales thermiques d'une puissance globale de 10 000 MW dans
les prochaines années, qui émettront du gaz carbonique.
Il n'y a d'ailleurs pas de corrélation entre le nombre d'éoliennes
et la limitation des gaz à effet de serre : l'Espagne, championne
des éoliennes avec plus de 10 000 machines, a vu ses émissions
de CO2 croître de 45 % depuis 1990, dépassant largement
le seuil fixé pour elle par le protocole de Kyoto (15 %).
" Il est évident que le premier gisement d'énergie
est la non-consommation d'électricité, reconnaît
Jérôme Billerey, président d'Aérowatt,
un autre opérateur éolien. Mais cela ne rapporte rien,
sinon à la planète. "
Tout se passe comme si le développement des éoliennes
promu par l'Etat servait d'alibi écologique à une politique
énergétique incapable de réduire la consommation.
Il reste que l'intérêt des communes rurales en déshérence
favorise l'implantation des aérogénérateurs.
" L'éolien n'est pas une ressource d'énergie, mais
une ressource financière pour les communes et pour les particuliers
", déplore Alain Gest, député (UMP) de la
Somme, où 1 500 projets sont envisagés.
Mais comment résister ? " Dans le Mézenc, dans
le sud de la Haute-Loire, on va tomber à moins de 10 habitants
au mètre carré, dit Gérard Roche, président
(div. droite) du conseil général. Renoncer à
la taxe professionnelle pour protéger le paysage, c'est un
choix terrible pour un maire. On ne peut pas dire "Vos paysages
sont formidables, mais il n'y a pas d'éoliennes et on vous
laisse couler". "
Hervé Kempf
© Le Monde
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L'avenir des éoliennes est-il en mer ?
CONFRONTÉE à des problèmes de saturation
de l'espace, comme au Danemark avec 5 300 machines - soit une tous
les 8 km2 -, ou de résistance des populations, une partie
de l'industrie se tourne vers l'océan. Les parcs offshore,
au large des côtes, présentent aussi l'avantage de
ne pas avoir de limites de puissance, alors qu'il est très
rare, sur terre, de pouvoir construire des parcs de plusieurs dizaines
d'éoliennes.
En France, la Compagnie du vent vient ainsi d'annoncer qu'elle projetait
de créer un parc d'une puissance de 702 mégawatts
(MW), composé de 156 éoliennes, à 15 km au
large du Tréport (Seine-Maritime). S'il se réalisait,
il s'agirait de l'un des plus grands parcs éoliens du monde.
Mais on parle aussi de projets de 1 200 MW au large de la Tamise
et de l'Ecosse, tandis que Scottish Power a fermement lancé
un parc de 140 turbines d'une capacité de 320 MW, qui entrera
en service en 2009 au large de Glasgow.
Ce sont les Danois qui ont créé le premier parc offshore,
à Vindeby, en 1991. Il a permis d'apprendre à maîtriser
les difficultés techniques liées à l'environnement
marin : la corrosion et la poussée des vagues et des courants
soumettent les machines à des contraintes plus sévères
qu'à terre, tandis que le raccordement au réseau terrestre
est plus coûteux. Mais, sous réserve que les parcs
soient dimensionnés pour amortir ces coûts plus élevés,
l'éolien en mer se révèle plus avantageux.
D'abord, on augmente un peu le pourcentage de rendement. Sur terre,
le rendement d'une éolienne, c'est-à-dire l'électricité
effectivement produite par rapport à la puissance nominale
de la machine, est inférieur à 25 %. Tout gain, même
marginal, est donc précieux. De plus, on peut installer en
mer des machines plus puissantes, faute de riverains pour se plaindre
de l'impact visuel.
Mais la banlieue des côtes n'est pas vraiment déserte.
Il y passe des routes maritimes importantes et l'on pourrait craindre
des collisions entre cargos et éoliennes : un projet de Total
au large de Dunkerque est ainsi en panne en raison de sa proximité
avec la plus importante voie maritime du monde. Les pêcheurs
aussi sont assez réticents.
Les parcs offshore soulèvent de surcroît un problème
écologique : " Ils sont peut-être les précurseurs
d'une industrialisation de la bande côtière, dit Jacky
Bonnemains, de l'association Robin des bois. Pourraient ensuite
s'installer des terminaux méthaniers, des prisons, des centrales
nucléaires, des usines Seveso... Or, la bande côtière
est en mer le lieu privilégié de la production biologique.
" Le ministère de l'industrie confirme à demi-mot
cette analyse, notant, dans son rapport de 2006 sur le programme
pluriannuel des investissements de production électrique,
que " l'éolien en mer constitue la première tentative
industrielle de mobiliser l'espace marin de manière permanente
".
Pour surmonter ces objections et étendre son champ d'action,
pour l'instant limité aux fonds de 10 à 15 mètres,
l'industrie éolienne rêve de s'ancrer plus profond,
donc plus loin des côtes.
Un programme de recherche européen, baptisé Downvind,
va ainsi tester le fonctionnement de deux éoliennes à
25 km des côtes, en Ecosse, par 44 mètres de fond.
De son succès dépendront sans doute l'avenir ultime
de l'éolien et sa capacité à concurrencer sérieusement
les énergies fossiles et le nucléaire.
© Le Monde
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